François Gorin nous communique ses ressentis et son texte est agrémenté de photos prises par Jean-Claude Saintpol

Le dimanche 20 mars était un jour particulier pour notre film, Dom Alexis, le chant des pierres. Le Gouray, dans les Côtes d'Armor, n'est pas seulement le bourg le plus proche de Boquen — avec Plénée-Jugon, de l'autre côté. C'est aussi l'endroit où Dom Alexis Presse était hébergé dans les premiers temps de la reconstruction de l'abbaye, quand il y était encore seul. Le curé du Gouray, un ami de la famille, lui offrait alors le gîte et le couvert, en attendant qu'un habitat de fortune soit aménagé par les premiers moines et ceux qui les aidaient. Par la suite, Dom Alexis a continué de venir chaque dimanche célébrer la messe au Gouray. Il s'est formé ainsi un attachement réciproque entre la population locale et ce moine singulier, peu bavard, mais attentif à tous et avant tout… breton. Sur le trajet dominical du retour à l'abbaye — environ 6 à 7 km, parcourus à pied — le Père Alexis avait coutume de s'arrêter dans toutes les fermes du coin, parfois simplement pour dire bonjour, ou prendre un café, bavarder un peu. Son souvenir est donc encore présent, cinquante ans après sa mort, même si c'est pour l'essentiel à travers les récits de parents et de grands-parents. Beaucoup des spectateurs de la salle des fêtes étaient encore très jeunes au début des années 60.

 

Comme à Plénée-Jugon en juin de l'année dernière, nous avons ressenti au Gouray, un intérêt, une attention, presque une ferveur, à la seule idée de l'évocation d'une grande figure du pays. La séance était annoncée à 16h, et comme elle avait été soigneusement préparée par Denis Rocaboy et la mairie du Gouray, avec entre autres, l'installation de quelques panneaux retraçant l'histoire du Boquen de Dom Alexis, des spectateurs s'y pressaient dès 15h30. Le soleil, hésitant toute la matinée, réchauffait de ses rayons les rues du bourg, et sur le parking, notre ami Michel, musicien venu de l'Oise avec Bruno, donnait l'aubade aux arrivants en faisant swinguer son accordéon.

A mesure, voitures ou piétons semblaient surgir d'un autre espace-temps, et comme la salle se remplissait, on dut rajouter autant de chaises qu'il en était prévu. Notre fierté de réalisateurs nous oblige à signaler que, faute d'un compte exact, plus de 150 spectateurs ont pris place pour assister à la projection !

 

Laurent Drancourt (Bernard dans le film), nous avait fait l'amitié de sa présence au Gouray. Il a bien voulu nous livrer son compte-rendu de l'événement, et je l'en remercie. Sa modestie d'acteur vedette l'a sans doute empêché de relever que plus d'un spectateur est venu le trouver à l'issue de la séance pour lui dire à quel point sa ressemblance avec le vrai Bernard (qu'ils connaissent assez bien) était "frappante". Et le verre de l'amitié offert par la mairie n'était pour rien dans cette appréciation.

Comme c'était le cas à Plénée-Jugon, je crois volontiers que le public du Gouray n'est pas habitué à regarder ce genre de film. Cela ne veut pas dire qu'il soit friand d'un genre de film en particulier, ni qu'il ait été complètement dérouté par notre manière de raconter l'histoire du Boquen d'Alexis Presse. Il est évident que l'ancrage local est pour les gens du crû l'attrait premier du Chant des Pierres : on raconte un peu de leur pays dans un film. Mais les regards de reconnaissance et les compliments sans effusion forcée qui ont suivi la projection ne trompent pas : ce film, nous l'avons aussi fait pour eux, sans tout à fait nous en rendre compte.

 

Bruno donnera aussi son sentiment, mais je suis quant à moi sorti de cet après-midi au Gouray avec au cœur une chaleur inestimable. Il était déjà question, on nous l'a suggéré, de renouveler l'expérience à Plouguenast — pays de naissance de Dom Alexis — où un ciné-club associatif est paraît-il très actif. Nombreux sont aussi les spectateurs qui nous ont demandé s'il y aurait un DVD du film — ce point est encore en suspens, faute de temps à y consacrer… et de budget. Pour l'anecdote, j'ai noté aussi la présence au Gouray de trois membres de la communauté du Chemin Neuf… Ceux-là même qui, rappelons-le, s'opposent pour l'instant à la projection de notre film à l'abbaye de Boquen. Leur intérêt soutenu me fait croire que finalement, cette position pourrait évoluer. Chemin faisant…

 

Le vendredi suivant, 25 mars, Dom Alexis était de nouveau avec nous, cette fois à Beauvais, dans l'Oise. Bruno et moi sommes de familles beauvaisiennes, et même si notre jeune cinéphilie a plutôt connu ses ancêtres au centre-ville, le Cinespace, multiplexe bâti il y a 15 ans aux abords de la gare, était un lieu d'accueil naturel pour notre film. Bruno de plus connaît bien ses directeurs, Marie-Jeanne Gomet et Jean-Jacques Geynet, pour avoir souvent prêté main-forte au déroulement de leur festival Cinémalia.

Avant la séance, prévue à 19h45, nous avons répondu aux questions de Jean-Luc et Jean-Claude, qui animent une émission de cinéma sur Radio Mercure. Interview qui dénotait de leur part une réelle compréhension du film, dont ils avaient aussi bien visionné le making of.

 

Notre ami Michel avait cette fois tout ce qu'il fallait pour actionner sa cornemuse, et c'est au son très breton du biniou, sous les regards un peu interloqués de jeunes spectateurs venus voir d'autres films (eh oui, il y en avait), que nous avons traversé le hall du Cinespace pour lancer la séance.

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La salle 7 avait presque entièrement garni ses 100 sièges, ce qui nous a valu, paraît-il, de dépasser en nombre d'entrées le score de Batman vs Superman, projeté le même soir.

L'après-film a été animé dans un premier temps par Marie-Jeanne Gomet, puis le micro a circulé dans l'assistance et des questions sont venues, certaines étonnamment pointues, tel ce spectateur évoquant avec précision les menaces dont le Père Alexis avait pu faire l'objet vers la fin de la deuxième guerre mondiale, juste avant la Libération, notamment de la part des communistes du Gouray, soucieux de régler des comptes. Visiblement, comme en convenait ce spectateur (un infiltré breton !), certains points de l'histoire ne seront jamais tout à fait éclaircis.

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De présenter Dom Alexis à quelques jours d'intervalle dans des lieux si différents nous a conforté dans l'idée que notre film méritait d'être accompagné aussi longtemps que possible et avec toute la ténacité dont nous sommes capables, au gré des occasions qui se présenteront à nous. C'est chaque fois gratifiant. De longues années de patience et d'efforts prennent un sens. Comptez sur Bruno et moi pour continuer d'y travailler. Merci encore à Josette Vivier et Denis Rocaboy, chevilles ouvrières de la projection du Gouray, et à Marie-Jeanne Gomet, pour celle de Beauvais. A bientôt pour de nouvelles aventures !