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La semaine dernière, comme je le fais souvent lors de séjours sur la côte bretonne, je suis retourné à Boquen. C'était une belle journée de printemps, chaude pour la saison. L'abbaye était entourée de calme. Il y a cinq ans, presque jour pour jour, nous débarquions là-bas avec caméras et bagages. Nous : l'équipe du film Dom Alexis, le chant des pierres, acteurs et techniciens. Nous logions dans deux gîtes à proximité, un peu plus haut vers Plénée-Jugon, l'un d'eux prêté grâcieusement par le maire, Gérard Le Cam. Nous avons passé deux semaines à tourner (au double sens du terme) autour de l'abbaye, dont l'accès, sauf pour deux scènes exceptionnelles dans l'abbatiale et le cloître, nous était interdit par Gilles Guidon au nom de la communauté du Chemin Neuf, locataire des lieux depuis 2011.

Je ne remercierai jamais assez M. Guidon d'avoir, par cette étonnante décision, donné à notre film la clé des chemins et des sous-bois, sinon des champs, et par là sa vraie nature : celle d'un récit à plusieurs voix respirant le même air que celui trouvé par Dom Alexis Presse lors de son arrivée solitaire en novembre 1936. Parmi les arbres et les pierres ont ainsi résonné, portées par nos acteurs, les paroles fidèlement restranscrites des anciens compagnons du Père Alexis. Ceux qui, pour trente ans ou trois ans, l'ont rejoint dans ce qui était alors les ruines d'un monastère, afin de reconstruire un bâtiment et une communauté fraternelle.

Ces paroles ne composent pas un chœur unanime à la gloire de Dom Alexis, ni de l'ordre cistercien auquel ont appartenu les moines, qui d'ailleurs n'avaient pas tous persévéré dans leur vocation quand nous les avons rencontrés, Bruno et moi, au début des années 1990. Mais elles reflètent, dans leur diversité, la dimension unique de l'aventure qu'a été le Boquen du Père Alexis. Le choix de privilégier l'aspect humain de cette aventure n'est pas seulement un parti-pris d'auteur : c'était pour nous le meilleur moyen de faire accéder tout spectateur, qu'il soit ou non croyant, à l'histoire que des témoins de première main nous ont livrée sans arrière-pensée.

Il y avait probablement quelque chose d'insensé dans un tel pari. Nous en avons fait l'expérience parfois douloureuse quand il s'est agi de trouver un financement pour notre film, puis, celui-ci réalisé, de le diffuser auprès d'un public incertain. Le fait d'aborder la vie monastique a sans doute écarté de notre chemin de possibles alliés (décideurs, bailleurs de fonds, programmateurs de festival) que ce genre de sujet indiffère ou effraie. Sans même parler de la nature hybride du film, pas un pur documentaire puisque s'y mêle une part de mise en scène. D'un autre côté, dès l'instant où Dom Alexis, à l'état de projet ou d'œuvre achevée, était présenté à des instances religieuses, il se heurtait à des réactions au mieux neutres, au pire hostiles.

Je me souviens en particulier d'un entretien surréaliste avec l'évêque de Saint-Brieuc, Mgr Moutel, me recevant dans son grand bureau de l'évêché pour me signifier qu'après avoir regardé deux fois Dom Alexis, il ne s'opposerait pas à d'éventuelles projections mais ne ferait rien pour nous aider. Quant à la communauté du Chemin Neuf, ses membres étaient pour le moins partagés sur le film. C'est ce que nous avons appris par Denise Vincent, qui a succédé à Gilles Guidon à la tête du petit groupe chargé d'occuper et d'entretenir l'abbaye. Elle-même a pris la peine d'assister aux projections organisées à Plénée-Jugon ou au Gouray — les deux bourgs proches de Boquen. Ayant vu le film trois fois, elle a l'impression de mieux le comprendre. Mais reste réservée sur notre démarche et l'absence de références chrétiennes, qui selon elle braque totalement d'autres membres de la communauté.

Comme elle est notre seul lien avec le Chemin Neuf, nous comptions sur Denise Vincent pour favoriser une projection (ultime, peut-être) de Dom Alexis à l'abbaye de Boquen. Ainsi la boucle serait bouclée, et ce symbole nous plaisait bien. La dernière fois que nous lui avions rendu visite, Bruno et moi (Laurent Drancourt aussi était présent), l'idée semblait faire son chemin. C'est dans l'esprit d'avancer un peu plus vers sa mise en pratique que je me suis rendu à Boquen la semaine dernière. Denise Vincent travaillait au jardin — comme l'eût fait Dom Alexis jadis — et elle a bien voulu s'interrompre en me voyant arriver. Mais l'échange a tourné court : la question visiblement l'embarrasse, elle paraît se heurter au sein de sa communauté à une opposition assez radicale. On ne peut certes pas lui demander d'être plus prosélyte pour notre film que celui-ci l'est pour la foi chrétienne.

En quittant Denise et Boquen, j'étais habité d'une certitude, un peu amère sur le moment mais à laquelle il vaut mieux se résigner : il n'y aura pas de projection de Dom Alexis à l'abbaye, et c'est peut-être mieux ainsi. Je continue de regretter que l'éventuel débat autour du film et de son sujet reste grandement muet. A l'issue des différentes projections en Bretagne, nous avons eu très peu de "questions qui fâchent" ou d'arguments étayés par des témoignages contradictoires. Si certains ne retrouvent pas dans notre film le Père Alexis dont on leur a parlé, nous sommes toujours prêts à les entendre, ou à défaut à les lire, sur ce site par exemple. Nous avons des éléments pour leur répondre et alimenter la conversation, y compris des choses que nous n'avons pu faire entrer dans le film, pour d'évidentes raisons de durée.

Ce billet, qu'on me pardonnera d'avoir fait un peu long, voudrait donc, en fermant un chapitre, ouvrir une invitation : voyez le film, exprimez-vous, partagez avec cette communauté invisible un point de vue, une impression, une expérience. Le bilan provisoire que je tire personnellement de notre aventure à nous, si modeste en regard de celle de Dom Alexis et de ses compagnons, est celle d'un film impossible, à la forme inhabituelle et au public introuvable. Et pourtant ce film, nous l'avons fait. Bruno et moi, avec Philippe, Marine, Yves, Pierre, Alexis, Julie, Mathieu ; avec Laurent, Michel, Frédéric, Patrick, Alain, Fred, Daniel, Jean-Paul, Patrice ; avec Anne, Alexandra et Tony, avec Julie, Christophe, Jean-Baptiste, avec aussi Agnès et Martine, Robert, Jenny et Françoise. Cette communauté-là était fatalement éphémère mais je veux croire que son esprit perdure et donc le film avec lui, à Boquen ou ailleurs.

François Gorin

PS – le DVD Dom Alexis, le chant des pierres (digipack, film + making of) est toujours disponible au prix de 12 €, port inclus. merci de me contacter à cette adresse : gorin.f@free.fr